Premier pas: Initiation à la vie. Il y aura une chute. On sait. Ce n'est pas la réussite que l'on doit applaudir, mais la tentative. La volonté. La perception du but. On pense qu'il faut essayer. On essuiera bon nombre de défaites. On sait. Mais à la fin, c'est une victoire que l'on fera reluire. La vie est maîtresse d'elle-même : elle nous apprend à vivre. Il est hésitant, douteux, vacillant ce pas, mais il existe, il est là. A nos pieds. Il ne sait pas où il va, mais il va. C'est essentiel, c'est l'essentiel.
Second pas: Pas vraiment mieux, ni réellement pire. C'est l'enchaînement. La suite logique. C'est un ensemble, séparé en étapes. Mais qui reste un ensemble. Ce deuxième pas, seul, aurait été insignifiant, n'aurait eu aucun sens, n'aurait paru en rien spectaculaire. Mais additionné au premier, il prend toute sa valeur. Sur l'échelle de l'existence, c'est infime, microscopique. Sur l'échelle du moi intérieur c'est énorme.
Troisième pas: Parce que les pieds se détachent automatiquement du sol, à présent. Parce qu'il n'y a jamais deux sans trois. Parce que ce réflexe en devient enivrant, qu'on est entraîné, qu'on ne suit plus le rythme, le rythme invisible et muet. Parce qu'on a envie d'accélérer alors on accélère. Les blanches deviennent noires, les noires croches et les croches double-croches. Chaque temps est doublé, la course est folle. On tombe. Les genoux saignent. On sait. Mais on est en vie. Et trois pas plus près de demain qu'aujourd'hui.
Un pas. Deux. Trois. Quand je me retournerai, tu ne seras plus là. Promets-moi rapidement et pars, et laisse-moi partir. On y croit comme on peut. On peut en rajouter des milions de pas. Creuser. Les effacer. Laisser la mer s'amuser. On peut tenter le tout pour le tout, et s'en aller, on peut... Mais on ne distancera jamais les sentiments. Ils restent là où ils sont. Ces possesseurs même de la puissance. Ils suivent la trajectoire de l'autre. L'oeil des battements de coeur. Ils ne s'arrêtent pas, n'abandonnent jamais, ne déploient jamais le drapeau blanc, n'acceptent pas la défaite, traquent la défaillance pour résonner un peu plus fort. L'absence, le manque, la distance, l'incertitude, le doute, la trahison sont autant de raisons d'aimer plus fort pour justement combler l'absence, réduire le manque, accepter la distance, diminuer l'incertitude, dominer le doute et adoucir la trahison.
Quand je me retournerai. Tu coureras parce que je te l'ai demandé. Et plus fière et forte que jamais, j'endosserai les sourires de toujours. Tes yeux rivés sur moi pour me faire respirer ce petit quelque chose restant. Un espoir ruisselant de sueur pour s'être battu si bien et être sorti de tout ça peut-être pas indemne, mais survivant. Quelque chose. Une étincelle suffisante pour foutre le feu à nos coeurs. Quelque chose. Tremblant dans une main qui a tant de fois prié pour le voir. Quelque chose. Enchaînée à toutes ces autres qui n'ont servi à rien sinon nous enfoncer.
Quand je me retournerai.Tu marcheras. Doucement je compterai tes pas.